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CHAPITRE XVI. Comment on devient sorcier - Prestidigitation
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CHAPITRE XVI. Comment on devient sorcier

  • NOUVELLES EXPÉRIENCES
  • LA suspension éthéréenne, ETC.
  • SÉANCE À L’ODÉON.
  • UN DOUBLE ACCROC.
  • LA PROTECTION D’UN ENTREPRENEUR DE SUCCÈS.
  • 1848.
  • LES THÉÂTRES AUX ABOIS.
  • JE QUITTE PARIS POUR LONDRES.
  • LE DIRECTEUR MITCHELL.
  • LA PUBLICITÉ ANGLAISE.
  • LE GRAND WIZARD.
  • LES MOULES À BEURRE SERVANT À LA RÉCLAME.
  • AFFICHES SINGULIÈRES.
  • CONCOURS PUBLIC POUR LE MEILLEUR CALEMBOUR.

Au lieu de faire la réouverture de mes séances au commencement de septembre, ainsi que je
l’avais espéré, mes vacances forcées, que je pourrais mieux appeler mes travaux forcés, se
prolongèrent un mois de plus. Ce fut seulement au premier octobre que je me trouvai en mesure de
présenter mes nouvelles expériences.
Mes intérêts étaient grandement compromis par ce retard, mais j’espérais, avec quelque raison,
me dédommager de mes pertes par l’empressement que mettrait le public à venir me visiter.
Mon nouveau répertoire se composait du Coffre de cristal, du Carton fantastique, du Voltigeur
au trapèze, du Garde-Française, de la Naissance des fleurs, des Boules de cristal, de la Bouteille
inépuisable, de la Suspension éthéréenne, etc., etc.

LA suspension éthéréenne
J’avais surtout donné tous mes soins à cette dernière expérience, sur laquelle je fondais de
grandes espérances. La chirurgie m’en avait donné la première idée.
On se rappelle que vers 1847 on commença, en France, à appliquer aux opérations chirurgicales
l’insensibilité produite par l’aspiration de l’éther; on ne parlait dans le monde que des merveilleux
effets de cette anesthésie et de ses heureuses applications; c’était aux yeux de bien des gens une
opération tenant presque de la magie.
Voyant que les chirurgiens se permettaient une sortie sur mon domaine, je me demandai si par ce
fait ils ne me donnaient pas le droit d’user de représailles. Je le fis en inventant aussi mon opération
éthéréenne, qui était, je crois, bien autrement surprenante que celle de mes confrères en chirurgie.
Le sujet sur lequel je devais opérer était le plus jeune de mes enfants, et je ne pouvais rencontrer
une physionomie plus heureuse pour mon expérience. C’était un gros garçon de six ans, dont la figure
fraîche et épanouie respirait la santé. Malgré son jeune âge, il mit la plus grande intelligence à
apprendre son rôle, et il le joua avec une telle perfection, que les plus incrédules en furent dupes.
Ce tour était l’un des plus applaudis de ma séance. Il est vrai de dire que la mise en scène en
était parfaitement combinée. Pour la première fois, j’avais essayé de diriger la surprise de mes
spectateurs en la faisant croître comme par degrés, jusqu’au moment où elle devait en quelque sorte
faire explosion.
J’avais divisé mon expérience en trois points, dont les effets étaient successivement plus
étonnants les uns que les autres.
Ainsi, lorsque j’ôtais le tabouret de dessous les pieds de l’enfant[14], le public, qui avait souri
pendant les préparatifs de la suspension, commençait à devenir sérieux;
Quand ensuite j’ôtais l’une des cannes, on entendait des exclamations de surprise et de crainte;
Enfin, au moment où je soulevais mon fils à la position horizontale, les spectateurs, à ce
dénouement inattendu, couronnaient l’expérience de bravos unanimes.
Cependant, il arrivait quelquefois que des personnes sensibles, prenant l’éthérisation trop au
sérieux, protestaient intérieurement contre les applaudissements et m’écrivaient des lettres dans
lesquelles elles tançaient vertement le père dénaturé, qui sacrifiait au plaisir du public la santé de son
pauvre enfant. On alla même jusqu’à me menacer de solliciter contre moi la sévérité des lois, si je
n’abandonnais pas mon inhumaine opération.
Les auteurs anonymes de ces récriminations ne se doutaient guère du plaisir qu’ils me faisaient
éprouver. Après nous être égayés de ces lettres en famille, je les gardais précieusement comme des
témoignages de l’illusion que j’avais produite.
La vogue que me procura cette séance ne pouvait surpasser celle de l’année précédente; je
n’avais à espérer d’autre résultat que celui d’emplir ma salle, et cela avait lieu chaque jour.
La famille royale voulut aussi voir mes nouvelles expériences. On loua la salle entière pour une
après-midi, en sorte que mes séances du soir ne furent pas interrompues.
Cette représentation, à laquelle assistait également la reine des Belges avec sa famille, ne me
présenta du reste d’autre particularité que de voir dans ma petite salle l’imposant spectacle d’une
aussi considérable réunion de hauts personnages. Toutes les places étaient occupées, car Leurs
Majestés étaient accompagnées de leurs cours respectives et d’un grand nombre d’ambassadeurs et
de dignitaires du royaume.
Comme j’avais lieu de l’espérer, mes nobles spectateurs furent satisfaits et daignèrent m’adresser
de vive voix leurs compliments.
Au milieu de ces douces satisfactions, j’avais tout lieu de croire que je possédais les bonnes
grâces du public. Cependant j’appris à mes dépens, on va en juger, que si solide que paraisse la
faveur de ce souverain, il faut quelquefois bien peu de chose pour la voir près de s’évanouir.
Le 10 février 1848, Madame Dorval donnait à l’Odéon une représentation à son bénéfice. J’avais
promis à cette éminente artiste d’y joindre comme intermède quelques-unes de mes expériences.
Je fus de la plus grande exactitude à ce rendez-vous d’Outre-Seine; onze heures et demie
sonnaient lorsque le rideau se baissa pour l’entr’acte qui devait précéder ma séance. Comme j’étais
déjà depuis quelques instants en mesure de commencer, dix minutes me suffirent pour donner un
dernier coup-d’oeil à mes apprêts.
Mon premier soin, en prenant possession de la scène, avait été de me soustraire aux regards
indiscrets; j’avais congédié tout le monde. Malheureusement je n’avais même pas fait d’exception en
faveur du régisseur, et l’on va voir quelles furent les tristes conséquences de cette mesure.
Plein d’excellentes dispositions, je fais frapper les trois coups d’usage par mon domestique, et
l’orchestre commence à jouer, tandis que, retiré dans la coulisse, je me prépare à faire mon entrée en
scène. Mais au moment où le rideau se lève, je me rappelle avoir oublié un de mes accessoires, je
cours le chercher à ma loge et reviens en toute hâte. O fatalité! dans ma précipitation je ne vois pas
un trapillon[15] que le machiniste a imprudemment laissé ouvert, et ma jambe s’y enfonce jusqu’audessus
du genou.
Une vive douleur m’arrache un cri de détresse; mon domestique accourt, et ce n’est qu’avec
peine qu’il parvient à me dégager. Mais dans quel état! mon pantalon, ouvert et déchiré sur toute la
longueur, laisse voir ma jambe couverte de sang et affreusement écorchée.
Dans ce désastreux état, il ne m’est plus possible de paraître en scène, je cherche alors autour de
moi quelqu’un pour aller annoncer au public l’événement dont je viens d’être la victime; je
n’aperçois que deux pompiers. Des pompiers pour une ambassade aussi délicate! il ne fallait pas y
songer. J’avais bien aussi mon domestique; mais il faut que l’on sache que ce brave garçon était un
nègre aux cheveux crépus, aux lèvres épaisses, au teint d’ébène, dont le langage naïf n’eût pas
manqué d’exciter une risée générale sur ma triste position.
Le régisseur seul eût pu se charger de la mission; mais où le trouver?
Ces réflexions, promptes comme l’éclair, sont interrompues par les préludes d’un orage qui
couve dans la salle; le public m’appelle, car, on s’en souvient, le rideau est levé, et, aux yeux des
spectateurs, l’artiste a manqué son entrée; c’est là une faute irrespectueuse et par cela même
impardonnable!
Mon nègre, sans s’inquiéter de ce qui se passe au-dehors, déchire son mouchoir et le mien, et
bande ma plaie avec beaucoup d’habilité. Cela ne m’empêche pas d’en ressentir une vive souffrance,
mais je ne tarde pas à éprouver un tourment mille fois plus grand encore lorsque j’entends éclater
dans la salle une bruyante tempête. Le public, qui avait commencé par frapper des pieds, siffle
maintenant, crie, hurle, sur tous les tons discordants du mécontentement.
Surmontant ma douleur, je change de pantalon en toute hâte[16] et je me décide à aller moi-même
faire l’annonce de ma catastrophe. Je me dirige vers la porte du fond, et je me dispose à l’ouvrir
lorsqu’un vacarme épouvantable, paroxisme effréné de l’impatience, me glace d’effroi et m’arrête; je
n’ose plus, le coeur me manque. Pourtant il faut en finir. «Allons, me dis-je, dans un dernier effort sur
moi-même, du courage!» et tout aussitôt ouvrant les deux battants, j’entre en scène.
Je n’oublierai jamais la réception qui me fut faite à mon arrivée. D’un côté, des cris, des sifflets,
des huées; de l’autre, des trépignements et des applaudissements à tout rompre. C’étaient comme deux
partis en présence cherchant à s’écraser l’un l’autre par un excès de tapage.
Pâle et tremblant devant une aussi rude épreuve, j’attends, immobile, le moment où les
combattants venant à faire une trêve, me permettront de me justifier de mon retard. Ce moment arriva
enfin, et je pus raconter ma triste aventure. Ma pâleur attestait la vérité de mes paroles; le public se
laissa désarmer, et les sifflets cessèrent de se mêler aux applaudissements qui accueillirent mes
explications.
Il faut savoir ce que ces claquements de mains, ces bravos, ces figures bienveillantes font passer
de soulagement et de bien-être dans le coeur d’un artiste, pour comprendre le revirement soudain qui
s’opéra en moi. La sang me monta au visage et me rendit mes couleurs; les forces me revinrent, et
possédé d’une énergie nouvelle, j’annonçai au public que me trouvant beaucoup mieux, j’allais
exécuter ma séance. Je le fis en effet, et telle fut la puissance de la surexcitation morale sous l’empire
de laquelle j’étais, que je sentis à peine le mal causé par ma blessure.
J’ai dit qu’à mon entrée en scène j’avais été salué par des démonstrations d’une nature toute
différente: si beaucoup de spectateurs sifflaient, d’autres m’applaudissaient. La vérité exige de ma
part un aveu; j’étais soutenu, ce soir là, par un protecteur tout puissant.
Ceci demande explication; aussi pour donner à mon lecteur le mot de cette énigme, je suis obligé
de lui raconter une toute petite anecdote.
A l’époque où j’inventai l’expérience de la seconde vue, plusieurs directeurs de Paris me firent
la proposition de venir la présenter comme intermède sur leurs théâtres. Je m’y étais refusé par la
raison que, déjà très fatigué de mes propres représentations, il me coûtait de les prolonger encore.
Ma détermination était donc bien arrêtée sur ce point, lorsque je reçus la visite d’une artiste du
Palais-Royal, madame M…, qui y remplissait l’emploi des duègnes.
—«Monsieur, me dit-elle avec une certaine hésitation, je n’ai pas l’honneur d’être connue de
vous; aussi n’est-ce qu’avec crainte que je me présente pour vous prier de me rendre un grand
service. Voici le fait. Notre bon directeur, Dormeuil, veut bien donner à mon bénéfice une
représentation dont le produit, s’il est suffisant, doit être employé à libérer mon fils du service
militaire. Il ne tiendrait qu’à vous, Monsieur, d’assurer le succès de cette représentation en lui
accordant votre concours.» Et cette pauvre mère, puisant son éloquence dans son amour pour son fils,
me peignit avec de si vives couleurs le chagrin qu’elle éprouverait d’un insuccès, que, touché de son
malheur, je revins sur ma détermination et consentis à joindre à sa soirée mon expérience de la
seconde vue.
Je n’ose me flatter que mon nom fut pour quelque chose dans le succès de la représentation;
toujours est-il que la salle fut comble, et que la recette couvrit largement les frais d’un remplaçant.
Le lendemain, l’heureuse mère vint me faire part de son bonheur et m’adresser ses
remerciements. Elle était accompagnée d’un Monsieur que je ne connaissais pas, mais qui, aussitôt
que Madame M… eut cessé de parler, m’exposa à son tour le but de sa visite.
—J’ai pris la liberté d’accompagner ici Madame, me dit-il, pour vous complimenter de ce que
vous avez fait pour elle; c’est là une bonne action dont tous mes camarades du théâtre vous savent un
gré infini; pour ma part, j’espère tôt ou tard vous en témoigner reconnaissance à ma manière.
Tout en étant flatté de la démarche de mon visiteur, j’étais très intrigué du sens de sa dernière
phrase; il s’en aperçut, et, sans me donner le temps de lui répondre, il continua:
—Ah! j’oubliais de vous dire qui je suis; j’aurais dû commencer par là. Je me nomme Duhart, et
je suis entrepreneur des succès du théâtre du Palais-Royal. A propos, ajouta-t-il, avez-vous été
satisfait de l’entrée que je vous ai faite hier?
J’avoue que cette confidence m’ôta une douce illusion; j’avais cru ne devoir qu’à moi-même la
réception qui m’avait été faite, et voilà que je ne savais plus quelle était au juste la part
d’applaudissements que ma séance m’avait méritée. Néanmoins, je remerciai M. Duhart de sa
bienveillance passée et de celle qu’il me promettait pour l’avenir.
Trois mois après, je ne pensais plus à cet incident, lorsqu’un jour où je devais donner une séance
à la Porte-Saint-Martin, je vis arriver chez moi mon ami Duhart.
—Un seul mot, M. Houdin, me dit-il sans vouloir prendre la peine de s’asseoir, j’ai lu sur les
affiches que vous jouez au bénéfice de Raucourt; j’ai été vous recommander à P… qui vous soignera.
Je fus soigné, en effet, car lorsque je parus en scène, on me fit une entrée digne des plus hautes
célébrités artistiques. Il était facile de reconnaître une ovation chaudement recommandée. Cependant
je dois dire que pour ces applaudissements comme pour tous ceux qui suivirent dans le cours de la
soirée, je remarquai, à ma grande satisfaction, que le public, ainsi que l’on dit en langue romaine,
portait coup, et que les bravos partant du parterre rayonnaient fort bien dans toute la salle.
A quelques mois de là, à propos d’une représentation que je donnai au Gymnase, même visite de
Duhart, même recommandation à son confrère, et même résultat. Enfin, il y eut peu de mes excursions
hors de ma scène, auxquelles ne se soit intéressé mon protecteur reconnaissant.
Je dois le dire, je le laissais faire, et je n’y voyais aucun mal. Loin de là, ces encouragements
étaient un stimulant pour moi: chaque fois je redoublais d’efforts pour les mériter.
Je me suis fait un plaisir de raconter ce trait, car il peint bien le caractère d’homme capable
d’être aussi longtemps reconnaissant d’un peu de bien fait à une pauvre camarade de théâtre. Du
reste, la représentation de l’Odéon fut la dernière où ce bon Duhart se dérangea pour moi. La
révolution de février arriva quelques jours plus tard.
On sait que cet événement fut un véritable coup de massue pour tous les théâtres.
Après avoir épuisé toutes les attrayantes amorces de leur répertoire, les directeurs, aux abois,
voyant leur agaceries infructueuses, se réunirent vainement en congrès pour conjurer une aussi
désastreuse situation.
J’avais été convoqué à cette réunion. Mais si j’y fis acte de présence, ce fut par pure politesse,
car je me trouvais dans une position tout exceptionnelle relativement à mes confrères.
Cette position tenait simplement à ce que mon établissement, au lieu de porter le nom de théâtre,
s’appelait un spectacle[17]. Moyennant cette légère différence de dénomination, je jouissais de droits
infiniment plus étendus.
Ainsi, tandis que les théâtres ne pouvaient avoir des affiches que d’une dimension déterminée par
une ordonnance de police, j’avais la liberté, moi, directeur de spectacle, de faire l’annonce de mes
séances dans des proportions illimitées.
Je pouvais diminuer ou augmenter le nombre de mes représentations selon ma fantaisie, ce qui
n’était pas un des moindres avantages de mon administration.
Enfin j’avais le droit, quand bon me semblerait, de mettre la clef de ma salle dans ma poche, de
congédier mes employés et de me promener, en attendant des destins plus doux.
Toutefois ces avantages, auxquels j’ajouterai celui d’avoir des frais beaucoup plus modérés que
mes confrères, ne m’offrirent d’autre résultat que celui de ne pas perdre d’argent. J’eus beau faire feu
des quatre pieds, le public resta sourd à mon appel comme au leur.
Je me trompe; pendant quelques jours, je reçus du Gouvernement provisoire de très gracieuses
lettres sous forme de laissez-passer, qui me priaient de recevoir dans ma salle des jeunes gens des
écoles Polytechnique et de Saint-Cyr avec les personnes dont ils étaient accompagnés.
J’étais enchanté, du reste, de cet aimable sans-façon, qui venait augmenter le nombre de mes
rares spectateurs; je jouais au moins devant une salle assez bien garnie, et je n’avais plus le crèvecoeur
de voir ces maudites banquettes vides, dont l’aspect paralyse d’ordinaire les moyens de
l’artiste, même le plus philosophe.
Cette illusion était à la vérité bien éphémère, car, chaque soir, après la séance, mon caissier
faisait, en m’abordant, une triste figure.
Quel désenchantement! quelles amères représailles de la part de l’aveugle déesse qui, pendant
quelque temps, m’avait accordé de si douces faveurs!
Néanmoins, dans ces moments de détresse, je puis le dire en toute sincérité, les déceptions et les
tourments ne sont pas tous dans les chiffres de profits et pertes: un directeur a beau ne pas faire de
recette, il veut cacher sa misère. Pour donner le change, il cherche à garnir son théâtre et il donne
gratuitement des billets. Je recourus à ce moyen; mais ce qui paraîtra étrange, c’est que ces billets
qui, un mois plus tôt, eussent été regardés comme une très grande faveur, furent reçus avec beaucoup
d’indifférence; souvent même il arriva que l’on ne se donnait pas la peine de répondre à mon
invitation.
Devenu philosophe par nécessité, je finis par me résigner à voir ma salle à peu près vide, et je
n’envoyai plus d’invitations. D’ailleurs j’avais eu l’occasion d’étudier le billet de faveur (c’est ainsi
que l’on personnifie celui qui vient gratis au théâtre) et j’avais remarqué que ce genre de public est,
ou semble toujours être très indifférent au spectacle. En effet, le billet de faveur, lorsqu’il sait que le
théâtre est à court de spectateurs, croit faire un acte de complaisance en se rendant à l’invitation qui
lui est faite. Une fois entré, s’il voit la salle pleine, il se figure que toutes les places sont occupées
par des billets donnés (il a quelquefois raison), et il en conclut que le spectacle doit être peu
amusant. S’il arrive qu’il se trompe, il n’applaudit pas, parce qu’il craint d’être reconnu pour être
venu gratis, et de passer pour un compère, payant sa place en applaudissements.
J’en étais là de mes misères administratives, lorsque, un matin, je reçus la visite du directeur du
Théâtre-Français de Londres. Mitchell (c’est le nom du directeur), loin de chercher à m’étourdir par
des promesses mensongères se contenta de me faire cette simple proposition:
—Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, vous êtes très connu à Londres; venez donner des
représentations au théâtre Saint-James, et tout me porte à croire que vous y aurez du succès. Du reste,
nous y serons également intéressés, car nous partagerons les recettes brutes, et sur ma part, je paierai
tous les frais des représentations. Vous alternerez avec mon opéra-comique, c’est-à-dire que vous
jouerez les mardi, jeudi et samedi. Vous commencerez, si vous le voulez, le 7 mai prochain, c’est-àdire
dans un mois, à partir d’aujourd’hui.
Ces conditions me semblant très acceptables, j’ajouterai même fort avantageuses, j’y souscrivis
avec empressement. Mitchell alors me tendit la main, je lui donnai la mienne, et cette sanction
amicale fut le seul traité que nous fîmes pour cette importante affaire. Point de dédit de part ni
d’autre, point de conventions secondaires, point de signature, et jamais marché ne fut mieux cimenté.
Depuis lors, dans mes longues relations avec Mitchell, j’eus maintes fois l’occasion d’apprécier
toute la valeur de sa parole. C’est qu’aussi, je puis le dire hautement, c’est sans contredit un des plus
consciencieux directeurs que j’aie jamais rencontrés. A la religion de la foi donnée, Mitchell joint en
outre une affabilité extrême, une générosité et un désintéressement à toute épreuve. En toute
circonstance, on le voit agir quite a gentleman, comme on dit en anglais, ou comme on dirait en
France, en parfait gentilhomme. Une des plus brillantes qualités qu’on doit lui reconnaître, comme
directeur, c’est la délicatesse de ses procédés envers ses artistes. Le trait suivant peut en donner un
exemple.
Jenny Lind chantait au théâtre italien de Londres précisément les jours où je donnais mes
représentations à Saint-James, de sorte que, malgré tout le désir que j’avais d’aller l’entendre, je ne
pouvais me décider à sacrifier une séance pour cet attrayant plaisir. Cependant, par une circonstance
trop longue à raconter ici, il arriva que je me trouvai libre un jour de représentation de Jenny Lind. Il
faut dire qu’outre l’exploitation du théâtre Saint-James, Mitchell avait loué pour toute l’année une
certaine quantité de loges au Théâtre-Italien, et que, selon la coutume anglaise, il les revendait aux
plus offrants. Il arrivait parfois que des coupons n’étaient pas vendus au moment de la représentation;
Mitchell en faisait alors profiter quelques amis privilégiés. Je savais cette particularité, et je me
proposai de lui faire, ce soir-là, le cas échéant, la demande d’une semblable faveur.
Au moment où j’allais sortir de chez moi pour aller trouver mon directeur, il entra dans ma
chambre.
—Parbleu, mon cher Mitchell, lui dis-je en l’abordant, j’allais précisément chez vous pour
présenter une requête.
—Quelle qu’elle soit, mon ami, me répondit-il gracieusement, soyez assuré d’avance qu’elle sera
très bien accueillie.
Et lorsque je lui eus expliqué ce dont il s’agissait:
—Mon Dieu, Houdin, me dit-il du ton d’une véritable contrariété, que vous me faites de peine de
me demander cela!
—Pourquoi donc? repris-je sur le même ton; si cela ne se peut pas, mon cher ami, mettons que je
n’ai rien dit.
—Au contraire, Houdin, au contraire, cela se peut très bien; je suis seulement contrarié d’avoir
manqué la surprise que je voulais vous faire; je vous apportais précisément une excellente loge pour
ce soir… La voici.
Peut-on trouver rien de plus délicat et de plus aimable que cette manière de faire?
Quinze jours ne s’étaient pas écoulés depuis mon entrevue avec Mitchell, qu’après une traversée
des plus heureuses, je débarquais à Londres. Dès mon arrivée, mon directeur me conduisit dans un
charmant logement attenant à son théâtre, et, après l’avoir mis à ma disposition, il m’en fit visiter
toutes les pièces. Arrivés dans la chambre à coucher:
—Vous voyez là, me dit-il, un lit célèbre; c’est ici que Rachel, Déjazet, Jenny Colon et plusieurs
autres célébrités artistiques se sont reposées des émotions de leurs succès. Vous ne pouvez y avoir
que de très belles inspirations dans les rêves qu’évoquera en vous le souvenir de ces hôtes illustres.
A tout autre que vous, mon cher Houdin, je dirais que ces célèbres prédécesseurs lui porteront
bonheur, mais votre chance à vous est dans la vertu de votre baguette magique.
Mitchell voulant donner à mes représentations tout l’attrait désirable, avait commandé, pour mes
séances, au décorateur de son théâtre, un salon Louis XV d’une grande richesse, ainsi qu’un rideau
d’avant-scène, sur lequel devait être peint en lettres d’or le titre, adopté pour mon théâtre de Paris,
Soirées fantastiques de ROBERT-HOUDIN. Ce travail, assez long à exécuter, ne me permettait de
commencer l’organisation de ma séance que lorsqu’il serait entièrement terminé.
En attendant, n’ayant rien de mieux à faire, j’allais me promener, chaque jour, dans les
magnifiques parcs de Londres, et je prenais des forces en prévision des fatigues que j’allais éprouver
dans mes séances.
A ce mot de fatigues, le lecteur sera sans doute surpris, car il a le droit de croire que mon séjour
à Londres sera, en quelque sorte, un temps de repos, puisqu’au lieu de jouer sept fois par semaine
comme chez moi, je ne dois plus donner que trois représentations dans le même laps de temps.
Pour expliquer cette contradiction, il me suffira de dire que le travail et les fatigues sont moins
dans l’exécution des séances que dans leur organisation. Or, comme à Saint-James, j’allais jouer
alternativement avec une troupe d’opéra-comique, il en résultait que, pour ne pas gêner les artistes
dans leurs études, je devais leur laisser tout le temps nécessaire à leurs répétitions qui, on le sait,
prennent la plus grande partie de la journée. En conséquence j’avais promis de débarrasser la scène
aussitôt ma représentation terminée, et de n’en prendre possession que dans le milieu du jour qui
m’était réservé. Ajoutons que dans le travail d’installation et de déménagement, il ne suffisait pas
seulement de l’oeil du maître, il fallait pour bien des raisons que je misse la main à l’oeuvre.
On comprendra facilement ce qu’une telle situation devait me causer de fatigue.
Mitchell avait, pour l’aider dans la direction de son théâtre, deux employés de la plus grande
intelligence: ils se nommaient Chapman et Nemmo. L’un calme et réfléchi, s’occupait de la partie
administrative; l’autre, vif, alerte, actif, surveillait certains détails du théâtre et particulièrement tout
ce qui regardait la publicité.
D’après les recommandations du directeur, Nemmo avait fait grandement les choses pour
l’annonce de mes représentations. D’énormes affiches, sur lesquelles étaient représentées les
différentes expériences de ma séance, couvrirent les murs de Londres, et furent, selon l’usage anglais,
promenées dans les rues de la ville, à l’aide d’une voiture semblable à celles que nous avons à Paris
pour les déménagements.
Mais, quelque grande que fût cette publicité, elle était encore modeste comparativement à celle
que vint nous opposer un compétiteur, qui peut passer à bon droit pour le plus habile et le plus
ingénieux puffiste de l’Angleterre.
Lorsque j’arrivai à Londres, un escamoteur, nommé Anderson, qui prenait le titre de Great
Wizard of the North (le grand sorcier du Nord), donnait depuis longtemps des représentations dans le
petit théâtre du Strand.
Cet artiste, craignant sans doute de voir se partager l’attention publique, essaya d’éclipser la
publicité de mes séances. Il lança donc dans les rues de Londres une cavalcade ainsi organisée:
Quatre énormes voitures, couvertes d’affiches et d’images représentant des sortiléges de toute
sorte, ouvraient la marche. Vingt-quatre hommes, suivaient à la file et portaient chacun une bannière,
sur laquelle était peinte une lettre d’un mètre de hauteur.
A chaque carrefour, les quatre voitures s’arrêtaient côte à côte, et représentaient une affiche de
vingt à vingt-cinq mètres de long, tandis que, au commandement d’un chef, tous les hommes,
autrement dit toutes les lettres, s’alignaient, à l’exemple des voitures.
Vues par devant, les lettres formaient cette phrase:
THE CELEBRATED ANDERSON!!!
et on lisait de l’autre côté des bannières:
THE GREAT WIZARD OF THE NORTH.
Malheureusement pour le Wizard, ses séances étaient attaquées d’une maladie mortelle: un séjour
trop prolongé dans Londres avait fini par amener la satiété. Puis son répertoire était vieux de date, et
ne pouvait lutter avec les tours nouveaux que j’allais présenter. Que pouvait-il opposer à la seconde
vue, à la suspension, à la bouteille inépuisable, au carton fantastique, à l’escamotage de mon fils,
etc., etc. Force lui fut donc de fermer son théâtre et de partir pour la province où, grâce à ses
puissants moyens de publicité, il sut comme toujours faire d’excellentes affaires.
J’ai rencontré dans ma vie bien des puffistes, mais je puis dire que jamais je n’en ai vu qui
atteignîssent à la hauteur où Anderson s’est élevé. L’exemple que je viens de citer peut déjà donner
une idée de sa manière, je vais en ajouter quelques autres qui achèveront de peindre l’homme.
Lorsque ses représentations doivent avoir lieu dans une ville et qu’elles ont été annoncées à
grand renfort de publicité, Anderson parvient encore à faire lire ses annonces par les personnes qui
ne regardent ni les journaux ni les affiches.
A cet effet, il fait remettre à tous les marchands de beurre de la ville des moules en bois sur
lesquels sont gravés son nom, son titre et l’heure de sa séance, il les prie d’imprimer son cachet sur
leurs marchandises, en remplacement de la vache qui y est ordinairement représentée. Comme il n’est
pas une seule famille en Angleterre qui ne mange du beurre à son déjeuner, si ce n’est même à tous
ses repas, il en résulte que chacun a, dès le matin, sans aucun frais pour l’escamoteur, un programme
qui l’engage to pay a visit (à rendre visite) à l’illustre sorcier du nord.
Ou bien encore, Anderson envoie dans les rues, avant le jour, une douzaine d’hommes, porteurs
de ces énormes plaques à jour, à l’aide desquelles, avec un pinceau et du noir, on a pendant
longtemps couvert d’annonces les murs de Paris. Ces gens impriment sur les dalles des trottoirs, qui,
on le sait, sont en Angleterre de la plus grande propreté, l’annonce des séances du sorcier. Bon gré
mal gré, chaque marchand, en ouvrant sa boutique, chaque habitant, en se rendant à ses affaires, ne
peut faire autrement que de lire le nom d’Anderson et le programme de son spectacle. Il est vrai que
quelques heures après, ces annonces sont effacées par les pas des passants, mais des milliers de
personnes les ont lues. Le Wizard n’en demande pas davantage.
Ses affiches n’accusent pas moins d’originalité. On m’en montra une, un jour, d’un format
gigantesque, qui avait été faite à l’occasion de son retour à Londres après une longue absence. C’était
une imitation en charge du fameux tableau le Retour de l’île d’Elbe de Napoléon.
Sur le premier plan, on voit Anderson affectant la pose du grand homme. Au-dessus de sa tête
flotte un immense étendard portant ces mots: la merveille du monde; derrière lui, et un peu perdu
dans la pénombre, se tiennent respectueusement l’empereur de Russie et plusieurs autres monarques.
Ainsi que dans le tableau original, des admirateurs fanatiques du sorcier embrassent ses genoux,
tandis qu’une foule immense le salue de ses acclamations. On aperçoit dans le lointain la statue
équestre du général Wellington qui, le chapeau bas, s’incline devant lui, le grand Wizard. Enfin il
n’est pas jusqu’à la tour de Saint-Paul qui ne se penche aussi très humblement.
Au bas est cette inscription: RETOUR DU NAPOLÉON DE LA NÉCROMANCIE.
Prise au sérieux, cette image eût été une réclame de très mauvais goût; comme charge, elle est
excessivement comique. Du reste, elle obtint le double résultat de faire rire le public de Londres et
de rapporter grand nombre de shillings à l’habile puffiste.
Lorsque Anderson est sur le point de quitter une ville, où il a épuisé toutes les ressources de la
publicité et qu’il n’a plus rien à espérer, il sait le moyen de faire encore une énorme recette.
Il commande au meilleur orfèvre de la ville un vase d’argent de cinq ou six cents francs; il loue,
pour un jour seulement, le plus grand théâtre ou la plus grande salle de l’endroit et fait annoncer que,
dans une séance d’adieu que se propose de donner le grand Wizard, il sera établi, pendant l’entr’acte,
un concours parmi les spectateurs, pour le meilleur calembour.
Le vase d’argent sera le prix du vainqueur.
On sait que le peuple anglais se livre très volontiers à l’exercice des jeux de mots.
Un jury est choisi parmi les personnes les plus notables de la ville pour juger, de concert avec le
public, la valeur de chaque calembour.
On convient que lorsque le mot sera trouvé bon, on applaudira; qu’on ne dira rien pour le
passable, et que l’on grognera pour le mauvais. (En Angleterre, on ne siffle pas pour désapprouver,
on grogne).
Les places sont retenues à l’avance, la salle est envahie, elle est comble; on vient moins pour la
séance, que l’on connaît déjà, que pour se donner le plaisir de faire de l’esprit en public. Chacun
lance son mot et reçoit un accueil plus ou moins favorable; enfin le vase est décerné au plus spirituel
de la société.
Tout autre qu’Anderson se contenterait d’encaisser l’énorme recette que lui rapporte cette séance,
mais le Grand Sorcier du Nord n’a pas dit son dernier mot. Avant que le public quitte la salle, il
annonce qu’un sténographe a été chargé par lui d’inscrire tous les calembours, et qu’ils paraîtront
chez les principaux libraires de la ville sous forme de recueil.
Chaque spectateur qui a donné son trait d’esprit n’est pas fâché de le voir imprimé, et il achète le
livre moyennant un shilling (1 fr. 25 c.) On peut se faire une idée du nombre d’exemplaires qui
peuvent être vendus par le nombre des calembours qu’ils contiennent. J’ai en ma possession un de
ces recueils, imprimés à Glascow et portant la date du 15 mars 1850, dans lequel il y a 1,091 de ces
facéties.
Je possède aussi quelques affiches du Grand Sorcier du Nord, et je les conserve précieusement,
comme des modèles du genre. Il en est une surtout qui est le sublime de la blague, fût-elle même
américaine. Je vais la donner ici pour couronner dignement cette esquisse de l’émule de Barnum.
Je copie mot à mot:
«Le Grand Sorcier du Nord, surnommé la plus Haute Merveille de l’Age, le vrai, le seul Wizard
des Wizards, qui a été honoré des sourires approbateurs des royautés, de l’élite de la société et des
hommes savants de toute dénomination; le Wizard qui a étonné d’innombrables myriades de
spectateurs par son art merveilleux et la puissance de sa magie; le voici, l’incompréhensible maître
de la sorcellerie moderne, qui vous invite à venir chaque soir à son palais cabalistique pour que vous
soyez témoins de ses actes étourdissants, de son habileté scientifique et de ses prodiges. Le voici, le
Wizard qui défie tout compétiteur, le Wizard qui commande l’examen et l’attention, le Wizard qui est
infaillible, le Wizard du Nord enfin, dont les mystères sont impénétrables, indéfinissables et
incontestables. Venez donc tous à son mystique banquet de la joie intellectuelle.
»Les milliers de spectateurs qui ont déjà vu ses séances nécromantiques reviennent et reviennent
encore pour assister à sa science délectable et jeter des yeux avides sur les merveilles qui réalisent
des impossibilités. Tous le proclament sans rival et s’écrient: Ce mystérieux magicien des temps
modernes est bien la vraie lumière et la merveille de l’âge.

»Signé: ANDERSON.»

Le style charlatanesque de cette affiche est très plaisant, du moins je le regarde comme tel, car il
n’est pas supposable qu’Anderson ait jamais eu l’intention de s’adresser sérieusement de tels
compliments; si je me trompais, ce serait alors de sa part, eu égard à son talent en escamotage, plus
que de la vanité. Je le crois au fond très modeste.


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